Chats dans le collimateur

Résumé

Chaque matin, Coco retrouve son jardin avec le même mélange de fierté et d’exaspération. Les chats du voisinage y laissent leurs traces, souillant les plates-bandes qu’il entretient avec soin. D’abord simple contrariété, cette présence devient peu à peu une obsession qui envahit ses pensées. Lorsqu’il découvre un nid de chardonnerets menacé, sa colère se nourrit d’une peur sincère pour la fragile vie qu’il observe. Mais à vouloir protéger son petit coin de nature, Coco s’engage sur un chemin dont les conséquences le hanteront bien au-delà de ce qu’il avait imaginé.

3ème extrait

Tandis que Marco s’épanche sur son passé, Coco s’évertue à tenter de décourager les chats de venir se soulager dans son jardin, en recouvrant une plate-bande de morceaux de treillis dissuasifs, toutes pointes métalliques orientées vers le haut… s’étant certainement dit que « puisque les chats sont intelligents, ils ne seront pas assez stupides pour oser s’y aventurer ». Sur ces entrefaites passe l’intello, la tête et la démarche du perdant… Coco le hèle subitement: – Tu ne salues plus les copains ? Cette voix familière coupe instantanément le fil qui le relie à sa soeur; il se rapproche alors du mur qui surplombe le jardin, et montre un tout autre visage: – Salut mon pote ! Excuse-moi, je rêvassais… à des riens ! Marco descend prestement les marches de l’escalier. – Eh bien, mon vieux ! dit-il, un brin amusé, si avec ça ils ne vont pas faire leurs besoins ailleurs, à moi la peur… C’est fou, enchaîne-t-il sans transition, comme l’existence d’un chat peut varier d’un endroit à l’autre ! Coco saisit tout de suite l’allusion et, se gardant bien de s’étendre sur ses intentions, il n’hésite pas une seconde: – Et ta soeur ? Elle remonte la pente ?

… Ses pensées se sont à tel point fondues dans cette agitation de volatiles qu’elles sont parvenues à le plonger dans un univers enivrant où lui-même est devenu une de ces petites choses ailées libres de toute entrave… Comme subitement doté d’un don de clairvoyance ou étourdi par de folles considérations, il a l’impression que ces oiseaux lui sont reconnaissants d’il ne sait quoi, que leurs petits cris jetés à ses oreilles sont autant de « mercis », et que leurs incessants battements d’ailes lui renvoient des bouffées de bonheur. Une délicieuse sensation de bien-être l’emporte… Les yeux demi-clos, il voyage. Tout à coup, une espèce de peluche jaunâtre aux formes incertaines, inerte, parmi les plants de tomates, lui fait l’effet d’un seau d’eau en pleine figure: il s’en rapproche instantanément, craignant déjà le pire, en faisant par la même occasion fuir les mésanges. Un « quelle horreur ! » sort spontanément de sa bouche, comme un cri de douleur: dans son jardin gît un chat mort. Dans sa tête, c’est une sorte de séisme cérébral qui l’ébranle: sa gentille communion avec les oiseaux s’est brutalement muée en une tragique réalité. Un insupportable sentiment de culpabilité l’assaille aussitôt: « Qu’ai-je fait ? » se dit-il, le coeur battant la chamade…

…il est aussi noir que le chat noir dont il n’oubliera jamais l’effrayante expression. Il lui semble que celui-là le fixe d’un regard sombre,
malveillant, comme s’il avait eu écho de la mort d’un de ses congénères. Pauvre Coco ! cette folle idée lui est spontanément venue à l’esprit… Il maintient le regard de l’animal, s’en approche précautionneusement, toujours en le fixant des yeux, comme pour le défier… en éprouvant au fil de son approche un sentiment grandissant de crainte, de culpabilité… et de
respect. « Mais à quoi est-ce que je joue ! » se dit-il intérieurement. À peine a-t-il tendu au chat une main promise à la caresse qu’il se retrouve tout bête, seul avec lui-même, à se demander s’il n’est pas en train de déraisonner…

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